Ce rapport de l’expert Singapourien Damien Kopp, analyse 25 stratégies nationales pour dresser un constat sans appel : la quête d’autonomie se construit aujourd’hui sur des technologies d’emprunt. Nous sommes entrés dans l’ère du « paradoxe de la souveraineté ». Plus les États et les entreprises investissent pour bâtir leur propre IA, plus ils renforcent leur dépendance structurelle envers une poignée de fournisseurs étrangers pour les puces (GPU), le cloud et les modèles de fondation.
L’IA n’est plus une simple technologie, c’est une « chaîne d’approvisionnement géopolitique » comparable à l’énergie, structurée autour de quelques goulets d’étranglement critiques. Chaque maillon est concentré, territorialisé, juridiquement encadré, et donc potentiellement instrumentalisable. Dès lors, la question stratégique n’est plus celle de la possession, mais celle de la maîtrise des dépendances critiques et de la capacité à continuer d’opérer en cas de rupture.
L’analyse comparative de 25 pays révèle que seuls les États-Unis et la Chine s’approchent d’une souveraineté « Full-Stack » (matériel, cloud, modèles, données). Pour le reste du monde, la réalité est celle d’une gestion de la dépendance à travers quatre grands archétypes:
1. Le modèle du partenariat (ex: Émirats Arabes Unis, Royaume-Uni, Australie) : ces pays privilégient la vitesse. Ils acceptent une dépendance technologique totale aux géants américains en échange d’un accès immédiat aux capacités de pointe.
2. La souveraineté réglementaire (ex: France, Canada, Allemagne) : c’est la voie européenne. Nous tentons de contrôler par la loi (AI Act, RGPD) une infrastructure que nous ne possédons pas. C’est un levier de confiance puissant, mais qui ne résout pas la dépendance aux puces et aux infrastructures cloud étrangères.
3. La souveraineté « Full-stack / hybride » (ex: USA, Chine, Corée du Sud, Japon) : ces nations investissent massivement dans le « dur » (usines de semi-conducteurs, capacité de calcul nationale) pour réduire leur dépendance à moyen terme.
4. Le modèle « Open-Yet-Local » (ex: Inde, Brésil, Singapour) : faute de pouvoir rivaliser sur le hardware, ces pays misent sur l’inclusion linguistique et le contrôle des cas d’usage locaux, utilisant des infrastructures étrangères mais gardant la main sur la couche culturelle et applicative.
Aucun de ces modèles n’échappe totalement à la dépendance. Mais certains la gèrent stratégiquement, quand d’autres la subissent. Le paradoxe est clair : plus un pays cherche à déployer rapidement de l’IA, plus il renforce parfois les dépendances qu’il prétend réduire.
« AI is no longer just a technology: it has become a geopolitical supply chain »
KEY RECOMMENDATIONS
Pour les entreprises comme pour les décideurs publics :
1. Traiter l’IA comme un risque stratégique de continuité d’activité, au même titre que l’énergie ou les chaînes d’approvisionnement critiques.
2. Rendre les dépendances visibles et mesurables à l’aide d’outils dédiés, tels que l’Indice de Résilience Numérique, afin de prioriser les investissements là où une rupture aurait l’impact le plus élevé.
3. Concevoir la résilience « by design » : architectures agnostiques vis-à-vis des technologies, diversification des fournisseurs, capacités de sortie, et contrôle local des données et des modèles.
4. Élever la gouvernance de l’IA au niveau des instances dirigeantes, en intégrant pleinement les dimensions géopolitiques, énergétiques et industrielles.
KEY LEARNING FOR EUROPE
La stratégie de l’Europe doit s’inscrire à la croisée de deux archétypes complémentaires :La souveraineté réglementaire (archétype 2), fondée sur un cadre réglementaire européen robuste reposant sur l’État de droit, la protection des droits fondamentaux, la responsabilité, la gouvernance et la confiance ;
Associée à l’approche open-yet-local (archétype 4), qui combine ouverture et souveraineté par l’usage en conservant le contrôle des cas d’usage critiques, des données stratégiques et des chaînes de valeur sectorielles.
Ensemble, ces deux approches dessinent une voie européenne singulière : ni autarcie technologique, ni dépendance passive, mais une « troisième voie numérique » pragmatique et pertinente à l’échelle internationale.
« Most AI strategies depend on critical foreign chokepoints. It is time to measure those dependencies and build proactive resilience ».

