Ce rapport de l’expert Singapourien Damien Kopp, analyse 25 stratégies nationales pour dresser un constat sans appel : la quête d’autonomie se construit aujourd’hui sur des technologies d’emprunt. Nous sommes entrés dans l’ère du « paradoxe de la souveraineté ». Plus les États et les entreprises investissent pour bâtir leur propre IA, plus ils renforcent leur dépendance structurelle envers une poignée de fournisseurs étrangers pour les puces (GPU), le cloud et les modèles de fondation.
L’IA n’est plus une simple technologie, c’est une « chaîne d’approvisionnement géopolitique » comparable à l’énergie, structurée autour de quelques goulets d’étranglement critiques. Chaque maillon est concentré, territorialisé, juridiquement encadré, et donc potentiellement instrumentalisable. Dès lors, la question stratégique n’est plus celle de la possession, mais celle de la maîtrise des dépendances critiques et de la capacité à continuer d’opérer en cas de rupture.
L’analyse comparative de 25 pays révèle que seuls les États-Unis et la Chine s’approchent d’une souveraineté « Full-Stack » (matériel, cloud, modèles, données). Pour le reste du monde, la réalité est celle d’une gestion de la dépendance à travers quatre grands archétypes.
Pour le dirigeant d’entreprise, cela signifie que la question n’est plus « où achetons-nous ? » mais : « comment passer de la gestion de l’IA à sa gouvernance en tant que chaîne d’approvisionnement géopolitiquement exposée ? »
« AI is no longer just a technology: it has become a geopolitical supply chain »
KEY RECOMMENDATIONS
Pour les entreprises comme pour les décideurs publics :
1. Traiter l’IA comme un risque stratégique de continuité d’activité, au même titre que l’énergie ou les chaînes d’approvisionnement critiques.
2. Rendre les dépendances visibles et mesurables à l’aide d’outils dédiés, tels que l’Indice de Résilience Numérique, afin de prioriser les investissements là où une rupture aurait l’impact le plus élevé.
3. Concevoir la résilience « by design » : architectures agnostiques vis-à-vis des technologies, diversification des fournisseurs, capacités de sortie, et contrôle local des données et des modèles.
4. Élever la gouvernance de l’IA au niveau des instances dirigeantes, en intégrant pleinement les dimensions géopolitiques, énergétiques et industrielles.
KEY LEARNING FOR EUROPE
Le rapport met en lumière une idée à la fois contre-intuitive et décisive : l’Europe peut réellement reprendre la main sur son destin numérique.
Si nos capacités sont aujourd’hui fragmentées, leur mutualisation à l’échelle européenne permettrait d’atteindre la masse critique nécessaire pour se hisser au niveau des États-Unis et de la Chine.Les trajectoires japonaise et coréenne démontrent qu’une voie vers l’autonomie stratégique est possible, y compris sur les couches dites « dures » (semi-conducteurs et compute).
Cela suppose la mise en œuvre d’une stratégie européenne intégrée, faisant du Digital Single Market un cadre commun d’investissement et de déploiement, tout en menant une politique d’ouverture à l’égard de partenaires mondiaux partageant nos valeurs et exposés aux mêmes vulnérabilités géopolitiques.
L’étude montre que notre retard n’est pas structurel, mais organisationnel:
• si l’Europe unifiait réellement ses forces, elle passerait de 28 à 34
• et si elle mutualisait ses investissements sur les couches “dures” (comme le Japon), l’Europe se hisserait à égalité des Etats-Unis et de la
Chine (36 sur 40).

