IA : privilégions les modèles d’échanges aux modèles frontières
21/08/2026
Réponse aux textes Opération Prométhée : la France peut gagner la course à l’IA. Quel en serait le prix ? et Pourquoi l’IA c’est plutôt Thémis que Prométhée publiés dans Le Grand Continent.
La proposition Thémis (publiée le 28 juillet) constitue un progrès majeur par rapport à l’opération Prométhée (publiée le 8 juillet). Elle remplace le pari immédiat d’une indépendance nationale par une stratégie de résilience : investir dans l’énergie, le foncier raccordé, l’inférence, les compétences d’entraînement, l’évaluation et l’orchestration, afin de préserver notre capacité de choix. Cette approche rejoint la doctrine de Digital New Deal : la souveraineté ne consiste pas à supprimer toute dépendance mais à “maîtriser ses interdépendances dans un écosystème de confiance choisi et non subi” (ce qui suppose d’abord de pouvoir mesurer ces dépendances).
Thémis reste cependant centrée sur la sécurisation de l’offre technologique. Or l’Europe ne gagnera pas uniquement avec des gigawatts, des GPU ou un modèle proche de la frontière. Elle gagnera en organisant ses données industrielles, ses usages et son marché. Il faut donc compléter cette stratégie d’option par une Data & AI Union : une infrastructure européenne décentralisée et interopérable, capable de transformer nos actifs industriels en services, en agents et en valeur. Il ne s’agit pas de choisir entre un champion français et l’inaction européenne, mais de construire un championnat européen disposant de règles communes, d’infrastructures partagées et de capacités stratégiques activables au bon moment.
Voici les propositions complémentaires que proposent Digital New Deal Foundation dans ces travaux :
PROPOSITION 1. Construire une Data & AI Union
L’Europe ne manque ni de réglementations, ni de projets, ni d’espaces de données. Elle manque d’un marché véritablement unifié. Ses initiatives restent trop souvent organisées en archipel, avec des règles, des standards, des catalogues et des systèmes d’identité différents.
La priorité doit être la création d’un socle européen commun permettant aux données, aux services et aux agents de circuler entre secteurs et entre États. Il ne s’agit pas de centraliser les données, mais d’organiser leur circulation sous le contrôle de ceux qui les détiennent. Pour cela nous devons capitaliser sur notre avantage compétitif : les données privées urbanisées et gouvernées dans les Data Spaces européens. Le modèle est actuellement repris en Asie et envié par les Etats-Unis qui n’ont pas de ce qu’ils appellent « Harmonized data layer for AI ». Car même avec une immense avance technologique et des moyens capitalistiques colossaux, la gouvernance des données de nos entreprises, reste, et doit rester, le pré-carré européen.
Cette coordination sans centralisation doit devenir l’infrastructure du marché européen de l’IA.
PROPOSITION 2. Organiser un « moment GSM » pour la donnée et l’IA
L’Europe a déjà démontré avec le GSM qu’elle pouvait transformer une décision d’interopérabilité en avantage industriel mondial. Elle doit reproduire cette démarche pour la donnée et l’IA.
Un socle minimal et obligatoire devrait couvrir les identités, les permissions, les catalogues, les contrats, les sémantiques, les API et les politiques de conformité. Ces exigences ne devraient pas rester déclaratives : elles doivent être testables, mesurables et accompagnées de composants open source de référence.
La règle pourrait être simple : entrer par un écosystème et pouvoir se connecter à tous les autres. Sans cette interopérabilité, il n’y aura ni effets de réseau européens ni véritable marché commun numérique. Et sans cette règle nous risquons de déplacer les phénomènes d’enfermement de « Big tech centralisés » aux « Little Tech fragmentés »…
PROPOSITION 3. Déployer une infrastructure européenne d’inférence distribuée
La proposition de Thémis de construire une flotte souveraine d’inférence est pertinente, mais cette flotte ne devrait pas être conçue comme une infrastructure principalement nationale.
Elle pourrait prendre la forme d’un réseau fédéré de centres de calcul répartis en Europe, opérés sous juridiction européenne et accessibles selon des interfaces communes. Cette infrastructure devrait être multi-opérateurs, multi-modèles et compatible avec plusieurs générations de composants.
La souveraineté ne dépend pas exclusivement de l’origine du GPU. Elle repose aussi sur la localisation, l’exploitation, la maîtrise logicielle, la continuité de service et la capacité à changer de fournisseur. Une infrastructure distribuée renforcerait également la résilience énergétique, industrielle et territoriale.
PROPOSITION 4. Conditionner les financements publics à la réversibilité et l’intéropérabilité
Il serait incohérent de financer une politique de souveraineté qui conduirait à créer de nouveaux verrouillages, fussent-ils européens.
“Too many islands, not enough bridges” Toute commande, subvention ou garantie publique devrait donc être conditionnée à des obligations précises : architectures multi-fournisseurs, portabilité des données, interfaces documentées, capacité de sortie, auditabilité et compatibilité avec les communs européens (Open source).
Les plans de réversibilité devraient être régulièrement testés, et non simplement prévus par les contrats. La préférence européenne ne doit pas devenir la préférence accordée à un monopole européen. Elle doit favoriser les solutions qui renforcent la contestabilité du marché et la liberté de choix des utilisateurs.
PROPOSITION 5. Promouvoir l’Indice de Résilience Numérique au niveau européen
Thémis propose un tableau de bord technologique pour décider, le moment venu, d’entrer ou non dans la course à la frontière. Cette logique doit être élargie à l’ensemble des dépendances.
L’Indice de Résilience Numérique (que nous avons créé avec David Djaïz et Yann Lechelle ) pourrait aider à mesurer, à l’échelle des entreprises, des secteurs, des États et de l’Union : la concentration des fournisseurs, la substituabilité, le coût de sortie, le temps de rétablissement, la portabilité des données, les dépendances indirectes et la disponibilité de solutions de secours.
Ce qui ne peut pas être mesuré ne peut pas être gouverné. L’aDRI / IRN – A Digital Resilience Initiative doit devenir ce standard de place européen d’arbitrage budgétaire, de commande publique et de continuité d’activité .
PROPOSITION 6. Passer d’un gardien national à un réseau européen de compétences d’entraînement
Thémis a raison de proposer le maintien d’une compétence d’entraînement par une commande publique pluriannuelle, conditionnelle et transférable. Mais ce mécanisme reste organisé autour d’un prestataire principal, vraisemblablement Mistral.
Digital New Deal propose d’aller plus loin en soutenant dès l’origine plusieurs pôles européens complémentaires : laboratoires, entreprises, consortiums universitaires et communautés open source. Ces acteurs pourraient utiliser des infrastructures partagées, tout en étant évalués selon des critères communs de performance, de sécurité et de réversibilité.
L’objectif ne serait donc pas seulement de pouvoir remplacer un champion lorsqu’il échoue, mais d’éviter qu’un acteur unique ne devienne le nouveau point de dépendance du dispositif européen. La capacité d’entraînement doit être pensée comme un patrimoine collectif : distribué entre plusieurs équipes, renouvelé par la recherche et mobilisable rapidement en cas de rupture.
Nous avons besoin d’un réseau européen de compétences, pas seulement d’un gardien remplaçable.
PROPOSITION 7. Construire un commun européen d’orchestration
Thémis identifie justement l’orchestration comme la couche où se concentrent la valeur, les usages et les coûts de transfert. Il recommande également le recours à plusieurs fournisseurs, mais ne définit pas les infrastructures communes permettant de rendre cette substituabilité effective.
L’Europe devrait donc établir un socle ouvert et interopérable, en priorité pour l’IA agentique : sélection multi-modèles, identité et permissions des agents, mémoire portable, traçabilité des actions, politiques de conformité exécutables et interfaces communes avec les données et les processus métier.
L’objectif n’est pas de créer un orchestrateur européen unique, mais d’empêcher chaque acteur de développer un environnement fermé et incompatible avec les autres. Plusieurs entreprises doivent pouvoir concurrencer leurs services au-dessus de rails communs.
Sans cette infrastructure, l’Europe risque de passer d’un double verrouillage cloud et modèle à un triple verrouillage incluant l’orchestration. Coopérons sur les rails de l’IA agentique pour pouvoir concurrencer sur les agents et les services.
PROPOSITION 8. Lancer des programmes industriels sectoriels
La stratégie européenne ne doit pas seulement sécuriser une technologie horizontale. Elle doit choisir les domaines dans lesquels elle souhaite produire de la valeur : santé, mobilité, énergie, industrie, finance, droit, tourisme ou services publics.
Chaque programme devrait associer les entreprises du secteur, leurs données, des modèles spécialisés, des capacités d’inférence, une orchestration commune et des agents capables d’agir dans les processus réels.
C’est précisément le pari formulé par Digital New Deal : utiliser les données privées et protégées des entreprises européennes pour développer des IA sectorielles que les modèles généralistes ne peuvent pas proposer seuls. Les espaces de données deviennent alors des outils de politique industrielle, et non de simples dispositifs de partage (cf Gen4Travel, couche d’orchestration agentique basée sur EONA-X le Data Space de la filière).
De l’assurance à la puissance de marché
Thémis construit une assurance contre la rupture d’accès. Cette assurance est nécessaire, mais elle ne suffira pas à créer une puissance européenne.
Notre retard est largement organisationnel. Si l’Europe mutualisait ses infrastructures, ses compétences, ses données et ses investissements, elle pourrait se rapprocher des niveaux d’autonomie américain et chinois. Mais cela suppose de construire simultanément l’offre technologique, la demande industrielle et les règles communes du marché.
Prométhée voulait construire le meilleur moteur. Thémis propose de conserver la capacité d’en construire un demain. L’Europe doit, en parallèle, construire les routes, le code de la route et le marché sur lesquels ces véhicules créeront réellement de la valeur.
Arno Pons, Digital New Deal(think-do-tank)
ÉDITO
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