SORTIR DE L’ILLUSION DE LA SOUVERAINETE DE L’IA
3/09/2025
En ce début d’année 2026, il est temps de regarder la réalité en face : la « souveraineté de l’IA », telle qu’elle est promise dans les discours politiques depuis cinq ans, est largement illusoire. Notre dernier rapport, The Dependency Economy of AI, réalisé par l’expert Singapourien Damien Kopp, analyse 25 stratégies nationales pour dresser un constat sans appel : la quête d’autonomie se construit aujourd’hui sur des technologies d’emprunt. Nous sommes entrés dans l’ère du « paradoxe de la souveraineté ». Plus les États et les entreprises investissent pour bâtir leur propre IA, plus ils renforcent leur dépendance structurelle envers une poignée de fournisseurs étrangers pour les puces (GPU), le cloud et les modèles de fondation.
L’IA n’est plus une simple technologie, c’est une « chaîne d’approvisionnement géopolitique » comparable à l’énergie, structurée autour de quelques goulets d’étranglement critiques.
Chaque maillon est concentré, territorialisé, juridiquement encadré, et donc potentiellement instrumentalisable. Dès lors, la question stratégique n’est plus celle de la possession, mais celle de la maîtrise des dépendances critiques et de la capacité à continuer d’opérer en cas de rupture.
La carte mondiale des dépendances
L’analyse comparative de 25 pays révèle que seuls les États-Unis et la Chine s’approchent d’une souveraineté « Full-Stack » (matériel, cloud, modèles, données). Pour le reste du monde, la réalité est celle d’une gestion de la dépendance à travers quatre grands archétypes:
1. Le modèle du partenariat (ex: Émirats Arabes Unis, Royaume-Uni, Australie) : ces pays privilégient la vitesse. Ils acceptent une dépendance technologique totale aux géants américains en échange d’un accès immédiat aux capacités de pointe.
2. La souveraineté réglementaire (ex: France, Canada, Allemagne) : c’est la voie européenne. Nous tentons de contrôler par la loi (AI Act, RGPD) une infrastructure que nous ne possédons pas. C’est un levier de confiance puissant, mais qui ne résout pas la dépendance aux puces et aux infrastructures cloud étrangères.
3. La souveraineté « Full-stack / hybride » (ex: USA, Chine, Corée du Sud, Japon) : ces nations investissent massivement dans le « dur » (usines de semi-conducteurs, capacité de calcul nationale) pour réduire leur dépendance à moyen terme.
4. Le modèle « Open-Yet-Local » (ex: Inde, Brésil, Singapour) : faute de pouvoir rivaliser sur le hardware, ces pays misent sur l’inclusion linguistique et le contrôle des cas d’usage locaux, utilisant des infrastructures étrangères mais gardant la main sur la couche culturelle et applicative.
Aucun de ces modèles n’échappe totalement à la dépendance. Mais certains la gèrent stratégiquement, quand d’autres la subissent. Le paradoxe est clair : plus un pays cherche à déployer rapidement de l’IA, plus il renforce parfois les dépendances qu’il prétend réduire.
L’Europe, phare d’une « Troisième voie numérique »
L’Europe excelle dans l’archétype réglementaire. La France, par exemple, combine une doctrine de cloud de confiance et un écosystème de modèles ouverts (comme Mistral) très dynamique. Mais ne nous y trompons pas : nos modèles « souverains » s’entraînent encore majoritairement sur des GPU importés. Le rapport souligne que la stratégie européenne ne doit pas chercher l’autarcie technologique, qui est impossible, mais la résilience opérationnelle. L’Europe doit adopter
une « Troisième Voie » en fusionnant sa puissance réglementaire avec l’approche pragmatique de l’« Open-Yet-Local ». Cela signifie qu’au lieu de s’épuiser à vouloir tout posséder, nous devons nous concentrer sur ce qui compte vraiment : le contrôle des données stratégiques, la maîtrise des cas d’usage critiques, et l’indépendance des modèles via l’Open Source.
Pour les entreprises : de la conformité à la résilience
Pour les dirigeants d’entreprise, ce rapport est un signal d’alarme. L’IA ne doit plus être traitée comme un sujet IT, mais comme un risque de continuité d'activité, au même titre que l’énergie ou les chaînes logistiques : qu’arrive-t-il à votre entreprise si une mise à jour des sanctions américaines vous coupe l’accès à vos API ? Si une crise énergétique rationne l’accès aux Data Centers ? Ou si un modèle propriétaire change ses conditions d’utilisation du jour au lendemain ?
La réponse passe par un changement de posture : rendre les dépendances visibles et mesurables, diversifier les fournisseurs, concevoir des architectures réversibles, et élever la gouvernance de l’IA au niveau des conseils d’administration. C’est précisément l’objectif de l’Indice de Résilience Numérique (IRN), qui permet aux entreprises d’auditer leurs systèmes selon huit piliers de dépendance (du hardware à la gouvernance des données). L’enjeu est clair : disposer d’une vision consolidée pour gouverner ses résiliences, maitriser ses interdépendances, et maintenir ses opérations même en cas de choc géopolitique.
De la règle au standard : le tournant stratégique européen
La stratégie européenne ne progressera ni par la surenchère budgétaire ni par l’autarcie technologique, mais par sa capacité à faire de la résilience un véritable instrument de structuration des marchés. En imposant l’interopérabilité, la réversibilité, la traçabilité et la mesurabilité, l’Europe peut passer d’une souveraineté fondée sur la règle à une autonomie stratégique fondée sur les standards.
Le véritable tournant se jouera dans cette faculté à convertir le pouvoir normatif en standards opérationnels, à l’image de ce que la Chine met aujourd’hui en œuvre, et de ce que l’Europe a su accomplir avec succès dans des secteurs structurants comme les télécoms. L’Europe n’avait pas “tout” (puces, terminaux) face aux géants comme Motorola, mais elle avait su structurer le marché avec le GSM, standard qui réussit à couvrir 90 % de la population mondiale à travers plus de 200 pays… L’IA, et bien évidemment son corollaire la data, prochaines batailles des standards européens ?
Arno Pons, Digital New Deal(think-do-tank),»
Article publié dans La Tribune le 26 janvier 2026
ÉDITO
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