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Entreprises : la souveraineté ne se décrète pas, elle se contractualise.

Edito du 22/09/2026

Arno Pons
Digital New Deal

Que signifie être souverain lorsqu’on est TotalEnergies, L’Oréal ou toute autre entreprise européenne ?

Pour un groupe énergétique, la question n’est pas de savoir s’il possède son propre modèle de fondation. Elle est de savoir ce qu’il advient du trading, du traitement sismique, de la maintenance prédictive ou de la conformité environnementale lorsque des capacités louées aux Big tech deviennent indisponibles ou que leurs conditions d’usage changent. Qu’est-ce qui s’arrête, combien de temps, et à quel coût ?

Pour une entreprise de produits de grande consommation, les modèles d’IA sont accessibles, peu ou prou, aux mêmes conditions que pour ses concurrents. La différenciation se déplace alors vers ce qui ne s’achète pas sur étagère (Saas) : données propriétaires, savoir-faire industriel, actifs de marque, maîtrise de la distribution,…

Pour une entreprise, la souveraineté c’est la capacité de continuer et de changer d’avis.

Une entreprise peut être parfaitement conforme au droit européen et totalement non résiliente : incapable de remplacer un fournisseur critique, de récupérer ses données ou de maintenir une activité essentielle. La souveraineté ne se décrète pas : elle se contractualise.

Car la dépendance n’est pas un état, c’est une trajectoire. Chaque contrat cloud, logiciel ou IA engage l’entreprise pour plusieurs années et peut progressivement rendre une alternative plus coûteuse, plus lente, voire irréaliste. Chaque contrat signé est une décision de trajectoire nationale prise sans être comptabilisée comme telle.

Comme le résume Damien Kopp dans le rapport de Digital New Deal IA : économie mondiale des dépendances, « l’IA n’est plus seulement une technologie, c’est une supply chain géopolitique ». Puces, cloud, modèles, énergie et données composent désormais une chaîne concentrée, exposée autant aux choix des fournisseurs qu’aux rapports de force entre États.

L’Europe ne rattrapera donc pas sa dépendance en cherchant seulement à reproduire, avec retard, les capacités américaines. Elle doit partir de ses besoins, valoriser ses avantages — électricité décarbonée, données industrielles, cadre de confiance — et organiser une demande capable de faire émerger une offre crédible.

Mesurer la dépendance, contractualiser la résilience

C’est précisément l’objectif de l’Indice de Résilience Numérique (IRN) : identifier les dépendances critiques pour mieux les piloter. Ses résultats peuvent alors conduire à privilégier des architectures réversibles, diversifier les fournisseurs, prévoir de véritables capacités de sortie et renforcer le contrôle sur les données et les modèles.

Cette discipline de la demande doit précéder la politique industrielle. Construire de grandes infrastructures européennes sans modifier les comportements d’achat ne servira à rien. À l’inverse, des engagements de long terme peuvent sécuriser des débouchés, orienter l’investissement et faire émerger des capacités communes. Le “as a service” n’est pas seulement un choix technique : c’est un modèle économique. La souveraineté suppose donc de ne plus seulement acheter des solutions fermées, mais de construire ensemble des capacités ouvertes, interopérables et partagées.

Notre souveraineté nationale se décide, contrat après contrat, dans les entreprises.

C’est là que la résilience de chaque entreprise rejoint la souveraineté européenne. Un contrat lie une organisation à un fournisseur pour plusieurs années. Mais en quelques mois, cette dépendance peut devenir une exposition directe aux décisions de l’État dont il dépend. D’où la nécessité d’une défense active : prévoir les alternatives, organiser la réversibilité et, surtout, la tester avant la crise (sujet de notre prochain rapport avec Damien Kopp).

Un contrat protège tant que les règles du jeu tiennent. La souveraineté commence précisément lorsqu’elles ne tiennent plus. C’est ainsi que l’Europe préservera sa liberté : en organisant ses interdépendances et, contrat après contrat, sa capacité à choisir.

Arno Pons,

Digital New Deal (think-do-tank)

Article paru dans La Tribune Dimanche : https://www.latribune.fr/article/la-tribune-dimanche/opinions/24867325698106/opinion-entreprises-la-souverainete-ne-se-decrete-pas-elle-se-contractualise-par-arno-pons-digital-new-deal

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