Après la vague de l’IA générative, le tsunami de l’IA agentique se profile à l’horizon. OpenClaw, Claude Code, OpenAI Agents,… Ces nouveaux environnements d’IA annoncent une transformation majeure du numérique mondial. Car ces systèmes capables d’écrire du code, d’orchestrer des tâches et de piloter des infrastructures sont bien plus qu’une évolution de l’IA générative : ils marquent une rupture de nature. Après l’ère du logos s’ouvre celle de la praxis. L’intelligence artificielle ne se contente plus de produire du langage, elle commence désormais à agir sur le réel.
L’agentification, matrice d’une nouvelle donne numérique
L’ IA agentique fait passer l’intelligence artificielle d’un outil conversationnel à une véritable infrastructure opérationnelle. Elle ouvre la voie à des agents capables non seulement d’assister un individu, mais d’orchestrer des chaînes entières de décisions économiques entre plusieurs acteurs, plusieurs entreprises, plusieurs systèmes. L’agentic AI n’est pas une innovation supplémentaire. Elle est potentiellement la prochaine architecture de l’économie numérique.
Or, pour la première fois depuis vingt ans, l’Europe dispose peut-être d’une fenêtre stratégique. L’Europe a manqué l’âge des plateformes, mais elle peut gagner celle des agents.
Pendant deux décennies, le numérique a été dominé par la logique selon laquelle celui qui possède les interfaces, les infrastructures cloud et les données massives, capte la valeur. Cette économie favorisant mécaniquement les très grands acteurs américains ou chinois, capables d’atteindre des tailles critiques hors de portée des entreprises européennes.
La régulation devient une infrastructure de confiance et donc de puissance
L’IA agentique pourrait rebattre les cartes. La valeur ne résidera plus uniquement dans l’accumulation de données publiques ou de la puissance de calcul, mais aussi dans la capacité à mobiliser des données privées de confiance au sein d’écosystèmes coopératifs sécurisés (nommés Data Spaces par la Commission européenne).
Et sur ce terrain, l’Europe possède un avantage historique que beaucoup ont longtemps considéré comme un handicap : sa régulation.
Les données industrielles et personnelles y sont protégées et gouvernées. Cette exigence juridique et politique, souvent perçue comme un frein à l’innovation, pourrait devenir le socle d’un avantage compétitif majeur dans l’économie des agents.
Car les agents les plus puissants de demain ne seront pas ceux qui auront simplement accès au Web. Ce seront ceux capables d’interagir avec les systèmes privés des entreprises. Autrement dit, les agents les plus stratégiques seront ceux qui auront accès aux données de confiance nichées dans les activités quotidiennes des organisations : dans leurs opérations.
« Game changer » de la souveraineté
C’est ici que se joue la souveraineté numérique européenne.
La bataille ne porte plus seulement sur les modèles d’IA, mais sur les infrastructures permettant à plusieurs acteurs d’orchestrer leurs données et leurs services. L’enjeu n’est plus seulement technologique. Il devient industriel et géopolitique.
Alors que beaucoup parlent encore de l’IA agentique au futur ou au conditionnel, certaines filières européennes ont heureusement déjà commencé à s’organiser.
C’est le cas de de la filière du tourisme et de la mobilité. En effet, face au risque d’une nouvelle vague de désintermédiation par les Big Tech et les OTA (Online Travel Agency comme Booking), seule une stratégie collective permettra aux acteurs européens de préserver leur capacité de création de valeur. Comment ? En développant une IA agentique de filière, capable d’orchestrer des assistants de voyage à l’échelle de tout un écosystème. C’est l’ambition de Gen4Travel, projet innovant financé par France 2030 qui mutualise des outils d’IA agentique en s’appuyant sur EONA-X (Data Space des filières Tourisme-Transport-Mobilité-Logistique).
La France aux avant-postes pour l’Europe avec Gen4Travel
Cette démarche est issue des recommandations formulées dès 2024 par le think tank Digital New Deal dans son rapport IA générative : s’unir ou subir, qui défendait l’idée que l’Europe pouvait devenir leader d’une IA de confiance fondée sur les Data Spaces industriels et la coopération sectorielle.
Autrement dit : faire émerger non pas une IA centralisée, mais une intelligence collective européenne. C’est peut-être cela, au fond, le véritable changement de paradigme.
L’IA agentique pourrait inaugurer un mouvement inverse : celui d’une réorganisation distribuée de la valeur grâce à des communs numériques sectoriels. C’est le cas du consortium Gen4Travel (Accor, Amadeus, Groupe ADP, Capgemini, Mistral AI, Docaposte, EONA-X et la start-up Themis-X) qui a vocation à faire émerger, sur sa brique d’interopérabilité pour l’agentic AI, un commun numérique réplicable au service d’autres filières.
La revanche des écosystèmes sur les plateformes ?
Nous assistons peut-être à la revanche des écosystèmes sur les plateformes.
Grâce à l’IA agentique et à l’Open Source, des filières entières pourraient accéder à des capacités de développement et d’orchestration autrefois réservées aux Big Tech.
Mais cette opportunité ne se réalisera pas spontanément. Elle suppose une volonté politique, des standards communs, des infrastructures d’interopérabilité, des mécanismes de gouvernance, une communauté Open Source financée, et, surtout, une culture de coopération économique que l’Europe peine encore parfois à assumer malgré ces investissements prémonitoires pour les Data Spaces.
Car l’âge des agents impose une vérité nouvelle : aucune entreprise européenne, seule, ne pourra rivaliser avec les empires numériques intégrés. En revanche, des filières organisées capables de mutualiser leurs données peuvent redevenir des puissances mondiales.
Un enjeu éminemment politique
Mais au fond, la question décisive n’est pas technologique. Elle est politique. Car derrière l’IA agentique se joue désormais la question centrale de la gouvernance du numérique mondial. Trois scénarios se dessinent.
- La gouvernance oligopolistique (OpenAI) : scenario d’une concentration toujours plus forte du pouvoir technologique, une forme de Web2 au carré, où les phénomènes de centralisation, de captation et de dépendance atteindraient un niveau inédit.
- La gouvernance algorithmique (OpenClaw): scénario plus dystopique d’une autonomie croissante des systèmes eux-mêmes, une forme d’autogouvernance cybernétique où les sociétés humaines perdraient progressivement leur capacité d’arbitrage collectif (permissionless).
- La gouvernance démocratique (comme initié dans Gen4Travel) : la troisième voie d’une approche collective et transparente des infrastructures agentiques. Une gouvernance coopérative fondée sur des standards ouverts et des écosystèmes de confiance conciliant innovation et intérêt général.
L’histoire retiendra peut-être que nous sommes à l’instant où l’humanité doit choisir non seulement quelles intelligences développer, mais surtout comment les gouverner. De ce choix dépendront les souverainetés du XXIe siècle.
Article publié dans La Tribune le 7 octobre 2026: https://www.latribune.fr/article/economie/64182267409012/opinion-le-tourisme-est-le-laboratoire-europeen-de-l-ia-agentique-souveraine