L'ADMINISTRATION, LA NOUVELLE AVENTURE ENTREPRENEURIALE ?

22/06/2018

Arno Pons – Délégué général la Fondation Digital New Deal
Arno Pons – Délégué général Fondation Digital New Deal

[Et si on disruptait la fonction publique ?] À l’heure où Emmanuel Macron va accélérer la réforme de l’État avec la remise des propositions de la mission « Action publique 2022 », la Fondation publie un nouveau rapport sur « Le Service Public Citoyen« . Dans ce cadre, Arno Pons, délégué général de Digital New Deal Foundation et enseignant à Sciences Po, plaide pour moins de technocratie et pour plus de technologie dans la fonction publique, avec des agents publics intrapreneurs, acteurs de l’innovation.

 

Pourquoi adorons-nous des services payants d’entreprises comme Apple et maugréons-nous devant les services publics qui font pourtant bien plus dans nos vies ? N’est-il pas paradoxal d’avoir une vision négative de l’administration, alors que nous la croisons dans les moments les plus importants de nos existences ? L’éducation de nos enfants, notre santé, notre sécurité, etc. Nous croyons fermement la France capable de changer cette donne en devenant précurseur d’une nouvelle forme de politiques publiques collaboratives. Elle peut prendre le lead d’un « Public tech » en Europe, et placer le secteur institutionnel au même niveau d’innovation que les greentech ou fintech, pour en faire un levier politique d’innovation au niveau européen.

Encore faut-il que l’État, colonne vertébrale de notre société et de notre économie, sache redevenir un État stratège. L’État stratège que nous appelons de nos vœux, c’est celui qui fera bénéficier notre pays des fantastiques potentialités que recèle le numérique. L’État stratège, c’est celui qui, conscient qu’il ne peut pas tout faire, surtout dans un contexte budgétaire contraint, fera évoluer les politiques publiques afin que chaque acteur – à commencer par lui-même, mais également les collectivités territoriales, les entreprises et également les citoyens – puisse déployer toute son inventivité dans un système profondément repensé. L’État stratège, c’est celui qui, tournant le dos à la vision bonapartiste, verticale et largement autoritaire, mettra les différents acteurs en réseau et déléguera à la société civile les missions qu’il n’est plus capable d’assurer.

Pour cela, la France peut s’appuyer sur deux forces vives complémentaires déjà en place : les entreprises privées via la délégation de mission de service public et les fonctionnaires via une redéfinition de leurs prérogatives.

« Le numérique n’est pas un cheval de Troie libéral, briseur d’esprit et de service public »

Pour les premiers, l’enjeu est d’élargir le cadre de ces délégations de service de l’intérêt général aux citoyens (c’est le sens de la proposition « Service Public Citoyen » de Paul Duan que nous publions à la Fondation Digital New Deal).

Pour les seconds, l’enjeu est de repenser en profondeur le rôle des 5,6 millions agents publics au prisme des réalités d’aujourd’hui. Ils ne seront plus, comme leur action s’y est trop longtemps vue limiter, les intermédiaires entre l’État et les citoyens-usagers. Leur rôle doit être conçu comme celui d’acteurs de l’innovation, d’intrapreneurs publics… Si elle ne prend pas conscience de ces évolutions inéluctables, la fonction publique risque d’être l’instrument de la prophétie d’Emmanuel Mounier : « La grande épreuve du siècle sera sans doute d’éviter la dictature des technocrates qui, de droite ou de gauche, oublient l’homme sous l’organisation. »

Pour bénéficier de leur entier concours à la révolution numérique, une mise à jour du logiciel administratif est donc nécessaire. C’est peu dire du statut actuel des trois fonctions publiques (État, collectivités territoriales, hôpitaux) qu’il est en retard par rapport à la révolution numérique. Dire cela n’est pas céder aux sirènes de la modernité ! Le numérique offre de formidables opportunités dès lors qu’on en appréhende le fonctionnement et en écarte les biais inhérents. Il n’est pas, comme l’est souvent taxée toute réflexion un peu disruptive sur le rôle et la place de l’État, un cheval de Troie libéral, briseur d’esprit et de service public. Au contraire, le numérique doit être vécu comme une chance, au premier rang par les agents publics eux-mêmes. Il peut permettre de renouer les liens souvent distendus avec des usagers que trop d’expériences ratées – nous avons tous connu des files d’attente interminables, des formulaires abscons ont fâchés avec leur service public.

Moins de technocrates, plus de technologie

La délégation de service public ne permettrait pas seulement de réaliser des économies potentielles, mais également de dégager des heures de travail rendues disponibles. On touche ici à un point essentiel, qui apporte d’ailleurs une réponse aux craintes exprimées par les syndicats de fonctionnaires en matière d’emploi quand il s’agit de mutation : le numérique, s’il permet d’augmenter la productivité de la gestion publique, n’est pas une fin en soi ! Son objectif n’est pas de diminuer la masse de temps de travail produit par la fonction publique, mais de la transformer afin d’améliorer le service à l’usager et l’intérêt de chaque agent public pour sa mission. Sur ce dernier point, il faut sans doute sortir des anathèmes et des visions « courtelinesques » pour regarder la réalité en face : si beaucoup d’usagers se plaignent de la lenteur et de la complexité des procédures, les agents publics chargés de les mettre en oeuvre en sont souvent tout autant les victimes ! Le numérique est donc l’opportunité de répondre à une exigence d’efficacité et de modernité dont chacun bénéficiera, le citoyen comme l’agent public.

Pour l’illustrer, prenons l’exemple cité dans ce dossier du travail effectué par Paul Duan avec son ONG Bayes Impact : une plateforme Internet accessible gratuitement, qui, grâce à un algorithme nourri notamment par les données de Pôle emploi, propose à ses utilisateurs des conseils ciblés et personnalisés en fonction de leur profil. Son but est de faciliter le parcours des chômeurs dans la recherche d’emploi, mais aussi de libérer du temps pour les conseillers de Pôle emploi afin qu’ils puissent se concentrer sur les aspects humains.

La France, en conjuguant le mot entreprendre à l’action publique, peut faire oublier le terme administrer. « Administrer un médicament », « administrer une collectivité », est-il en effet chose plus inappropriée à la complexité et aux défis de notre temps que ce verbe qui sonne aujourd’hui comme la cause des maux qu’il est pourtant supposé soigner ? Est-il verbe plus routinier, qui exprime autant le rejet du dynamisme, de la flexibilité, de l’inventivité ?

*

Une chose, à ce stade, nous paraît évidente : le numérique est l’occasion d’une refondation profonde de la relation contractuelle et statutaire entre les administrations publiques et ses agents, d’un New Deal comparable à ce qu’ont représenté en son temps la rédaction et la mise en œuvre du statut de la fonction publique en 1946. Ce chemin inspiré par la nécessité de réformer en profondeur, vers lequel nous conduit la modernité, cette « force qui va » dont parlait Chateaubriand, doit être arpenté sans amertume ni reniement.

ÉDITO

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